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Avignon | Sélection Off 2026. Chronique 1

7 Juil 2026 | Spectacles vivants

Le Off d’Avignon 2026 réunit plus de 1 500 spectacles du 3 au 26 juillet. Face à cette profusion, voici une sélection de pièces à découvrir cette année dans la cité des Papes.

 

Ne t’arrête pas de courir

On connaissait le personnage du gentleman cambrioleur, nous voilà avec ce spectacle face au cas plus complexe de Toumany Coulibaly, originaire de Montreuil, champion de France du 400 mètres en 2015, recordman de cambriolages de pharmacies et pillages de magasins dans la région parisienne à la même époque. Une histoire révélée par le journaliste Mathieu Palain qui en a tiré un livre adapté aujourd’hui au théâtre. Le récit scénique mêle les deux voix, celle du journaliste qui mène les entretiens pour essayer de percer le mystère de cet homme, et celle de l’athlète, sur fond de musique électronique et de fulgurances chorégraphiques qui soulignent le bel engagement physique des protagonistes de cette fascinante histoire. Coulibaly enchaîne les records et rêve de représenter la France aux Jeux de Rio. Mais la nuit, il devient braqueur. Double destin : celui d’un athlète promis à la gloire et celui d’un voleur compulsif, happé par la spirale de son addiction. On suit cet itinéraire qui aurait pu le conduire au sommet s’il n’avait été stoppé par la case prison. Alors qu’il est sur la pente ascendante de la réussite sportive, il est régulièrement rattrapé par ses démons, une conduite d’échec qui provoque sa chute et le prive de médailles largement promises. On suit le parcours accidenté d’un athlète de haut niveau pris en tenaille par son désir de gloire sportive et ses addictions délictueuses. Aucun pathos dans le récit de sa chute annoncée – qui se termine quand même par une rédemption – aucun larmoiement victimaire, mais au contraire le portrait clinique d’un champion qui court à toutes jambes vers le désastre. Un texte au cordeau, une mise en scène épurée mais aussi le talent de chacun des comédiens signent une performance qui nous tient en haleine de bout en bout. Il faut courir voir N’arrête pas de courir.

11h50 – Théâtre Actuel jusqu’au 25 juillet

Luis Armengol

 

Rêver debout

Une chaise et une table basse pour simple décor, et une comédienne qui déguste son thé en même temps que la langue étincelante de l’autrice Lydie Salvayre lancée sur les pas de Don Quichotte, héros malgré eux. Un « eux » qui désigne la plupart des protagonistes du roman de Cervantès auxquels l’homme de la Mancha va se frotter, à ses dépens la plupart du temps, rossé et moqué tout au long des épisodes du chef-d’œuvre de la littérature espagnole. Y compris, mais oui, rendez-vous compte, par Cervantès lui-même que l’autrice hispanisante interpelle et prend à partie pour toutes les misères physiques et psychologiques qu’il fait endurer à son personnage, sa façon de le tourner en ridicule, alors qu’il est un parangon d’audace, de courage physique et moral, pourfendeur sublime des lâchetés humaines, étendard de toutes les luttes pour l’émancipation de ses contemporains. Don Quichotte, c’est l’Homme révolté de Camus, qui reconnaît l’humanité en chacun de ses semblables et qui ne cesse, sous la plume de Cervantès, de proclamer que « chacun est le fils de ses œuvres ». Ce qui est un véritable manifeste existentialiste quatre siècles avant que les penseurs modernes s’emparent du concept. Don Quichotte pas mort, nous dit ce spectacle joué avec subtilité par Elise Moussion, intelligemment adapté et mis en scène par Dominique Lurcel. Une modernité que nous rappelle encore la belle affiche de Rêver debout qui montre l’homme de Tiananmen face aux chars militaires chinois, flanqué de deux sacs de courses pour toute artillerie, image d’un Don Quichotte moderne à jamais gravée dans les mémoires.

A 10h45 à Artéphile jusqu’au 25 juillet

L.A.

 

Le Conte d’hiver

Il y a quelque chose de profondément humaniste dans Le Conte d’hiver : cette capacité, propre à Shakespeare, à faire naître la tragédie la plus noire avant de la laisser peu à peu s’ouvrir vers la lumière. La mise en scène de Sandrine Anglade embrasse pleinement cette partition à deux visages et réussit à en faire un spectacle aussi généreux qu’émouvant. Tout commence par la folie de Léonte, roi de Sicile, qui, dévoré par une jalousie irrationnelle, détruit tout ce qu’il aime. La chute est brutale : une épouse, Hermione, injustement condamnée, un fils emporté par le chagrin, une enfant abandonnée. La première partie frappe par son intensité dramatique, puis seize années passent et le drame devient comédie. Le théâtre retrouve le goût de la fête, des chansons, des amours contrariées et des retrouvailles. Ce changement de registre est l’un des grands plaisirs du spectacle porté par une troupe remarquablement soudée. Les sept comédiens passent d’un personnage à l’autre avec une aisance réjouissante, trouvant toujours la juste distance entre humour et émotion. La scénographie résume à elle seule cette traversée : un immense lustre domine d’abord le plateau, incarnation éclatante d’un pouvoir fastueux. Lorsqu’il s’effondre, il devient peu à peu un entrelacs de guirlandes lumineuses, transformant le palais en place de village. Une image simple, belle et éloquente. Un malheur d’hiver trouve un dénouement heureux dans un printemps retrouvé, triomphe déroutant mais jubilatoire de la poésie, de la mélancolie et de la foi obstinée dans la possibilité de réparer ce qui semblait irrémédiablement perdu. La réussite de ce spectacle tient aussi à sa fidélité aux principes d’un théâtre populaire exigeant où la musique, les chansons et le jeu collectif nourrissent un récit qui conserve toute sa lisibilité malgré les fréquents revirements de situation. Modernité d’un conte où Shakespeare rappelle que le théâtre, par l’illusion et l’artifice, peut conduire à la plus haute vérité humaine.

A 12h30 au Chêne Noir jusqu’au 25 juillet

L.A.

Le cercle de craie caucasien

Dans une mise en scène inventive et rythmée de Charlotte Matzneff, Le Cercle de craie caucasien retrouve toute la vitalité du Grenier de Babouchka. Écrit par Bertolt Brecht d’après une pièce chinoise datant du XIIIe siècle, le texte n’a rien perdu de sa force. Sur fond de révolution en Géorgie, Groucha, simple servante, recueille un nourrisson abandonné par sa mère en fuite après l’exécution de son mari gouverneur. Commence alors une longue odyssée à travers les montagnes, où la jeune femme affronte la guerre, le froid, la faim et la violence pour sauver cet enfant qui n’est pas le sien. Peu à peu, un lien indéfectible se tisse entre eux, jusqu’à poser une question universelle : qu’est-ce qui fait une mère ? La réponse viendra d’un procès aussi cocasse que profond, présidé par l’inénarrable juge Azdak. Derrière l’ironie mordante de Brecht se cache une réflexion d’une étonnante modernité sur la justice, la responsabilité et la légitimité. Ici, les droits du sang s’effacent devant ceux du cœur et des actes. La mise en scène privilégie un théâtre du mouvement et du jeu, où les changements de personnages s’enchaînent avec une fluidité remarquable. Les huit interprètes relèvent avec brio le défi de cette distribution foisonnante, passant d’un rôle à l’autre avec une précision jubilatoire. La musique jouée en direct insuffle une énergie supplémentaire et participe pleinement à la narration. Dans un monde où les conflits et les déplacements de populations résonnent douloureusement avec notre actualité, Le Cercle de craie caucasien rappelle avec éclat que la véritable justice se mesure moins à la loi qu’à la capacité d’aimer et de prendre soin des autres.

A 12h05 au Chien qui fume jusqu’au 25 juillet

L.A.

Photo : Ne t’arrête pas de courir, © Frédérique Toulet

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