Photographe naturaliste reconnu, Laurent Ballesta s’est imposé comme l’un des grands témoins des profondeurs marines, entre science et art. Ses images, fruit d’expéditions extrêmes, révèlent la beauté et les mystères d’un univers encore largement méconnu. En novembre, il sera l’invité de la Région Occitanie à la foire Art Montpellier 2025, où il exposera une sélection d’œuvres tirées de son nouvel ouvrage, Loin du ciel – Livre 1, consacré à dix années d’explorations.
« Si l’art peut sublimer la réalité, il existe aussi une réalité sublime, celle de la nature »
Vous participez en ce mois de novembre à l’édition 2025 de la Foire Art Montpellier. C’est une première de vous voir dans un salon entièrement dédié à l’art, qui plus est à Montpellier, votre ville d’origine. Quel sentiment cela vous inspire ?
J’ai déjà été exposé dans des salons comme le Carrousel du Louvre, mais ici, à Montpellier, c’est une première. Ce qui me plaît, c’est la possibilité de toucher un public différent. Je viens du milieu scientifique et de la plongée, mais depuis toujours j’ai eu une attirance pour l’art. Aujourd’hui, mes expéditions sont scientifiques, mais mon rôle central, c’est aussi d’écrire des scénarios de films, de participer à leur réalisation et de faire des photographies. Alors être accueilli dans le milieu de l’art, c’est une reconnaissance particulière. Et j’aime rappeler que si l’art peut sublimer la réalité, il existe aussi une réalité sublime, celle de la nature. Mes photos sont très figuratives parce que le monde sous-marin est déjà complexe à lire. Mon effort, c’est de rendre ces créatures visibles et compréhensibles, sans ajouter une couche d’interprétation qui risquerait de brouiller la lecture.
À travers votre travail de photographe et biologiste sous-marin, vos photos semblent naviguer entre aspects scientifique et esthétique. Quand on les observe, on découvre un monde constitué de formes, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, de couleurs diverses, de géométries aussi parfois… Est-ce que ce monde est pour vous une source d’inspiration infinie ?
Oui, parce que le monde sous-marin est inépuisable. On y découvre des créatures hallucinantes, étranges, qu’on n’a jamais vues. Mon rôle, c’est de les rendre visibles de la manière la plus simple possible. Parfois, photographier un crabe dissimulé dans une gorgone demande un énorme effort de mise au point, juste pour que le spectateur puisse enfin le distinguer.
Je pars souvent avec une idée en tête, un animal précis que je veux trouver. Mais je ne sais jamais dans quelle situation je vais le croiser. Et surtout, je n’ai pas de temps infini : chaque plongée est un compte à rebours. J’ai 37 minutes, pas une de plus. En plus, très souvent, personne n’a jamais plongé avant à l’endroit où je descends. C’est un privilège énorme, mais aussi une incertitude totale : je ne sais jamais ce que je vais trouver. Ce qui est difficile, ce n’est pas la photo en elle-même – les animaux, en profondeur, se laissent faire. La vraie difficulté, c’est d’accéder à leur univers. Et parfois, la simple fidélité de l’image suffit : quand on photographie un cœlacanthe et qu’on est le premier, rien que ça donne du sens.
Début novembre, vous publiez un nouveau livre : Loin du ciel – Livre 1. Quel sera le contenu de cet ouvrage ?
Ce livre rassemble dix années d’expéditions. Je me suis aperçu que cinq ans avaient passé depuis la parution de mon dernier livre, avec beaucoup de clichés accumulés. Le tri a été colossal : environ 120 000 images, réduites péniblement à 5 000, puis à 205 pour le livre. Caroline Schoenfelder-Ballesta, qui connaît très bien mon travail, a dirigé la direction artistique et m’a aidé à être objectif. Elle a éliminé des photos auxquelles j’étais attaché pour des raisons de vécu, mais qui ne racontaient pas forcément quelque chose par elles-mêmes. Comme disait Cousteau : « une image n’a pas d’excuse ». Pierre Descamp a ensuite structuré le tout et écrit les textes. Le parti pris est de raconter une seule journée par expédition – il y en a huit – au lieu de résumer chacune. Cela donne un récit vivant, avec des dialogues, une aventure humaine.
L’exposition que vous allez présenter à Art Montpellier sera donc en lien avec les photos que nous retrouverons dans ce nouvel ouvrage ?
Oui. Le titre est le même : Loin du ciel. Mais comme nous sommes à Montpellier, j’ai ajouté un sous-titre : Loin du ciel, mais près d’ici. Sur la trentaine d’images exposées, une partie montre les profondeurs de l’étang de Thau ou de la côte méditerranéenne, à quelques kilomètres d’ici. Les autres viennent de l’Antarctique, de la Polynésie ou d’ailleurs. Ce que je veux montrer, c’est que les surprises ne sont pas proportionnelles aux kilomètres parcourus : l’émerveillement peut se trouver tout près de nous.
Continuez-vous à plonger ici dans votre région ? Est-ce qu’il y a encore à découvrir sur notre territoire méditerranéen ?
Oui, j’essaie d’aller régulièrement à l’étang de Thau. Et bientôt, je repars en Corse, pour travailler sur les petits fonds, que j’ai un peu négligés ces dernières années. Le Cap Corse est très sauvage, avec des kilomètres de littoral inaccessibles depuis la terre.
Est-ce que l’on peut évoquer vos prochaines expéditions ?
En décembre, nous partons en Polynésie pour travailler sur le grand requin-marteau. Et au printemps, retour en Méditerranée pour un phénomène incroyable : 18 millions de poissons qui creusent des nids sur 700 hectares. Une sorte de nid d’abeilles géant, à perte de vue, qui attire aussi énormément de prédateurs. Ces nouvelles expéditions viendront s’ajouter aux images déjà accumulées, et c’est aussi ce qui explique que le livre porte la mention Livre 1. Dès le départ, nous savions qu’il y aurait une suite : en réduisant, nous nous sommes vite aperçus que nous avions déjà la moitié du Livre 2. On ne pouvait pas publier un volume de mille pages, mais dans un an et demi environ devrait paraître Loin du ciel – Livre 2, avec de nouvelles histoires.
Recueilli par Eva Gosselin
Loin du ciel
De Laurent Ballesta et Pierre Descamp – Andromède Éditions

Avec Loin du ciel, Laurent Ballesta dévoile dix années d’expéditions sous-marines à travers huit récits et 205 photographies. Aux côtés de son ami et compagnon de plongée Pierre Descamp, il entraîne le lecteur dans un voyage où l’image et le récit se répondent, entre science, esthétique et aventure humaine. Des anneaux mystérieux du Cap Corse aux limules des Philippines, des récifs profonds de Tubbataha aux éruptions sous-marines des Éoliennes, de la biodiversité insoupçonnée de l’Antarctique aux chasses nocturnes des requins gris de Fakarava, jusqu’aux rassemblements spectaculaires de raies Mobulas en mer de Cortez, chaque expédition révèle un monde fascinant et méconnu.
Photo : Laurent Ballesta