Avignon | Sélection Off 2026. Chronique 1
Le Off d'Avignon 2026 réunit plus de 1 500 spectacles du 3 au 26 juillet. Face à cette profusion, voici une sélection de pièces à découvrir cette année dans la cité des Papes. Ne t’arrête...

Il fallait bien l’immensité de la Cour d’honneur du Palais des Papes pour accueillir l’ambition de Julien Gosselin. Pendant près de six heures, Maldoror déploie une réflexion vertigineuse sur les rapports entre la littérature et le mal, en faisant dialoguer l’univers halluciné de Lautréamont avec celui, plus contemporain mais tout aussi inquiétant, de l’écrivain chilien Roberto Bolaño. Rarement le lieu aura semblé aussi pleinement investi : les murs deviennent support de projections, les profondeurs du plateau se métamorphosent en labyrinthes, tandis que les spectateurs eux-mêmes sont invités à franchir la frontière de la scène.
Dès l’ouverture, le ton est donné. Les premiers mots des Chants de Maldoror, projetés en lettres capitales sur la pierre du palais, recommandent aux âmes sensibles de tourner les talons, à la manière de Dante aux portes de l’enfer dans la Divine Comédie : Lasciate ogni speranza, abandonnez tout espoir, vous qui entrez ici… Gosselin prend cette mise en garde au sérieux. Son spectacle n’a rien d’une adaptation illustrative, il s’agit une expérience qui cherche moins à raconter le mal qu’à nous confronter à sa puissance de fascination, sous une avalanche d’images et de décibels.
Cette immersion passe aussi par le dispositif scénique. Après la première partie qui dure près de deux heures, le public est convié à monter sur le plateau et à circuler au milieu du décor et des comédiens. Au cœur de cette architecture mobile, des casiers de verre enferment les interprètes autant qu’ils les exposent. Les corps apparaissent comme des spécimens sous observation, prisonniers d’une immense boîte de plexiglas qui devient le véritable laboratoire du spectacle. Gosselin fait ainsi de la mise en scène une machine à regarder, où chacun devient à son tour observateur et observé.
Le spectacle se déploie en trois mouvements. Le premier adapte La Littérature nazie en Amérique, la fausse anthologie imaginée par Roberto Bolaño. Dans une succession échevelée d’entretiens, de conférences et d’interviews prononcés en plusieurs langues, défile une galerie d’écrivains fictifs dont les biographies oscillent entre le grotesque et l’effroi. Une poétesse argentine dont le portrait d’enfant dans les bras d’Hitler trônait sur le buffet familial, un romancier cubain glissant des messages fascistes dans ses livres : Bolaño compose un catalogue de monstres ordinaires que Gosselin met en scène avec une virtuosité presque hypnotique.
Poète visionnaire et assassin
La deuxième partie resserre son regard sur Carlos Wieder, personnage central de L’Étoile distante. Poète visionnaire et assassin, il devient ici une incarnation moderne de Maldoror. Profitant du coup d’État chilien de 1973, il transforme la poésie en instrument de terreur et entraîne dans sa chute une génération entière de jeunes écrivains. Cette figure de l’artiste criminel concentre toute la réflexion du spectacle : que se passe-t-il lorsque la création cesse d’être un rempart contre la barbarie pour en devenir l’une des formes possibles ?
Enfin, la dernière partie retrouve un Bolaño vieillissant, malade, interrogé dans son appartement barcelonais par un enquêteur obstiné. L’écrivain semble alors dialoguer avec son propre double, comme si Carlos Wieder incarnait la part maudite de son imaginaire. L’enquête historique rejoint peu à peu une méditation sur la mémoire, la culpabilité et les pouvoirs ambigus de la fiction.
Comme souvent chez Gosselin, la forme impressionne autant que le fond. Douze interprètes, accompagnés de cameramen omniprésents, évoluent dans une chorégraphie d’une précision vertigineuse. Les changements de décor, les déplacements, les captations vidéo composent un ballet d’une extrême complexité. Cette maîtrise technique donne au spectacle une énergie constante où le cinéma, la performance et le théâtre s’entremêlent sans jamais perdre leur cohérence.
Cette virtuosité constitue cependant la principale ambiguïté de Maldoror : fasciné par la puissance du mal, Gosselin met précisément en scène cette fascination. En affirmant que la littérature peut faire le mal autant qu’elle peut le révéler, le spectacle ne cherche pas à résoudre cette contradiction, il l’habite pleinement.
On pourra reprocher à cette fresque sa longueur, certaines répétitions ou son goût pour la démesure. Mais cette profusion est aussi la condition de son projet. Gosselin poursuit son exploration de cette « matière noire » qui traverse aussi bien l’Histoire que les œuvres.
Maldoror est ainsi moins un spectacle qu’une traversée, une expérience physique et intellectuelle qui interroge le pouvoir des récits face à la violence du monde. Exigeant, parfois éprouvant, mais d’une ambition rare, il confirme Julien Gosselin comme l’un des metteurs en scène les plus audacieux de sa génération.
Jusqu’au 12 juillet à 22h, Cour d’honneur du Palais des Papes
Luis Armengol
Photo : Maldoror, de Julien Gosselin. Photo : © Christophe Raynaud de Lage