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Avignon | Sélection Off Chronique 3

24 Juil 2026 | Spectacles vivants

Le Off d’Avignon 2026 réunit plus de 1 500 spectacles du 3 au 26 juillet. Face à cette profusion, voici une sélection de pièces à découvrir cette année dans la cité des Papes.

L’Affaire Petiot

Avec L’Affaire Petiot, la Cie Le Grenier de Babouchka délaisse les grands classiques pour s’emparer d’un fait divers parmi les plus glaçants de l’histoire criminelle française. Tout commence en mars 1944 à Paris, lorsqu’une odeur pestilentielle conduit la police jusqu’à la maison du 21, rue Le Sueur. Derrière la façade d’un hôtel particulier se cache un véritable charnier. À partir de cette découverte, le commissaire Massu, assisté de son jeune adjoint Borona, remonte patiemment la piste d’un médecin respecté devenu l’un des plus terrifiants tueurs en série français. La réussite du spectacle tient d’abord à son rythme. L’auteur Philippe Touzet a construit une enquête où chaque révélation en appelle une autre, maintenant constamment le spectateur en haleine. Une approche judicieuse, renforcée par une création lumière inquiétante, donnant corps à une menace omniprésente, ainsi que par les notes d’une guitare électrique qui installent une tension permanente. La mise en scène de Charlotte Matzneff, d’un réalisme assumé, recrée avec précision les bureaux de la police judiciaire et l’atmosphère crépusculaire d’un Paris occupé. La pièce ne manque d’ailleurs pas de faire référence aux contexte politique trouble, celui de l’épuration, qui a permis à Petiot d’échapper pendant longtemps à la justice. Les six comédiens défendent cette partition avec une énergie communicative. Romain Lagarde impressionne particulièrement dans le rôle du commissaire Massu. Autoritaire, humain et volontiers caustique, il compose un enquêteur dont on comprend aisément qu’il ait inspiré à Simenon son commissaire Maigret. Autour de lui, la troupe fait preuve d’une belle cohésion, alternant avec aisance les traits d’humour, les échanges nerveux et les moments de gravité. Oscillant sans cesse entre polar et étude psychologique, L’Affaire Petiot interroge est une plongée captivante dans les ténèbres de l’âme humaine.

A Théâtre Actuel à 15h40 jusqu’au 25 juillet

L.A.

Paella 

Il suffit parfois d’une salle polyvalente, de quelques habitants et d’une immense envie de faire spectacle ensemble pour rappeler ce qu’est, au fond, le théâtre. Avec Paella, la Cie Mustang Collectif signe une pièce aussi jubilatoire que nécessaire, une ode au collectif qui résonne avec une acuité particulière à l’heure où la culture voit ses financements fragilisés. L’histoire paraît simple : à Gouzin, petit village imaginaire, la salle des fêtes, véritable cœur battant de la commune, est menacée de fermeture. Pour la sauver, les membres de l’association locale décident d’organiser un cabaret dont ils seront eux-mêmes les vedettes. Une entreprise aussi improbable qu’enthousiasmante, où les maladresses deviennent des élans de grâce et où l’amateurisme affecté révèle une sincérité désarmante. L’absurde, les chansons, les numéros de cabaret et les situations burlesques composent une partition joyeuse qui célèbre les liens humains autant qu’elle interroge la disparition progressive des lieux de rencontre dans les territoires. Car derrière les éclats de rire affleure une réflexion profondément politique. Cette salle des fêtes n’est pas seulement un bâtiment municipal : elle incarne tout ce qui permet encore de faire société. On y danse, on y débat, on s’y retrouve. La voir disparaître, c’est voir s’effacer un peu de cette vie commune que ce spectacle défend avec une conviction communicative.

La mise en scène, débordante d’énergie, revendique une esthétique populaire sans jamais céder à la facilité. Les interprètes embarquent le public dans une fête où chacun se reconnaît, entre souvenirs de kermesses, repas associatifs et spectacles de fin d’année. On rit beaucoup, on chante parfois et on bat des mains, mais surtout on mesure combien ces moments ordinaires fabriquent une mémoire collective. À travers cette fiction locale, Paella célèbre toutes ces petites compagnies qui irriguent le territoire et rappellent que le spectacle vivant ne se résume ni aux grandes institutions ni aux budgets confortables. C’est sans doute là sa plus belle réussite : prouver, avec une formidable générosité, que le théâtre demeure un art du partage, capable de réunir des publics très différents autour d’une émotion commune. Un spectacle vivifiant, aussi drôle que profondément politique.

A La Manufacture à 21h15

L.A.

L’étrangère

« Aujourd’hui Meursault est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » Non, ce n’est pas l’incipit de l’Etranger mais celui de l’Etrangère. En adaptant le roman d ’Albert Camus du point de vue de Marie Cardona, l’une de ses protagonistes discrètes confinée au rôle de maîtresse de Meursault dans l’œuvre originelle, le metteur en scène Jean-Baptiste Barbuscia se fait le réécrivain de l’histoire. Un peu à la manière de Kamel Daoud dans son roman Meursault contre-enquête qui exposait le point de vue de l’Arabe, tel que le désigne Camus sans lui donner d’identité. A la manière d’un puzzle ou d’une enquête policière où on affiche les profils de tous les protagonistes d’une affaire, un duo de comédiens entreprend un travail de reconstitution passionnant qu’on pourrait nommer archéologie littéraire. Fabrice Lebert dans le rôle du prof désabusé dont les cours sont boudés par les étudiants, Marion Bajot dans celui d’une élève qui ne se contente pas de la version officielle du roman dont elle s’improvise narratrice omnisciente, redistribuant les rôles des personnages. Elle s’empare du récit pour mieux saisir leurs mobiles, dans une quête de vérité qui éclaire d’un jour nouveau leur psychologie. L’histoire paraît plus rocambolesque que romanesque, elle nous embarque pourtant dans sa logique par la force de conviction des deux brillants interprètes et d’une mise en scène qui aménage savamment les coups de théâtre et la lecture entre les lignes d’un texte culte.

Au Théâtre du Balcon à 13h30 jusqu’au 25 juillet.

L.A.

Danemark

Pourquoi les Danois sont-ils le peuple le plus heureux du monde ? Chiffres et enquêtes à l’appui, puisqu’il s’agit d’un « spectacle ethnographique du bonheur », la compagnie Superamas propose de livrer le secret de cette béatitude nordique en embarquant les spectateurs dans une conférence-performance solo qui embrasse les critères majeurs définis par le Happiness World Report. Cette dramaturgie du power-point pourrait s’avérer rapidement fastidieuse si ce n’était l’humour caustique qui emballe les éléments objectifs mis sous nos yeux de pauvres et envieux Français relégués à une place de cancres dans ce classement mondial. En partant des clichés associés au Danemark – un pays gris, des habitants austères nourris de harengs et de pain noir – la mise en scène déconstruit avec finesse nos préjugés et interroge les discours simplificateurs qui façonnent notre vision du monde. Le seul en scène captive par son humour, oscillant entre l’absurde et l’autodérision, tout en s’appuyant sur des analyses documentées. Le comédien – anonyme comme tous ceux du collectif Superamas – mène cette fausse conférence avec une énergie communicative, soutenu par des images diffusées sur un écran intégrées au propos. L’équilibre entre information, réflexion et comédie fonctionne efficacement, offrant un spectacle aussi divertissant qu’instructif. Mais derrière le rire se dessine une véritable réflexion politique : en dénonçant nos réflexes ethnocentrés, Superamas invite avec subtilité à repenser nos valeurs collectives et à raviver l’idéal républicain – liberté, égalité, fraternité –  afin que le bonheur, loin d’être une spécialité scandinave, demeure une possibilité bien réelle dans notre pays.

A 11h40 au 11 jusqu’au 23 juillet

L.A.

Le projet Barthes

Il y a d’abord un texte : celui de Roland Barthes, « La préparation d’un roman », qui compile les cours donnés au Collège de France entre 1979 et 1980. Un moment douloureux pour lui où il vit le deuil de sa mère et où il envisage de changer de vie. Puis il y a l’objet théâtral imaginé par Sylvain Maurice qui signe l’adaptation et la mise en scène du spectacle Le projet Barthes sobrement et élégamment interprété par Vincent Dissez. Un régal, un récital presque où affleurent la fragilité, les doutes mais aussi les formules percutantes du maître qui raconte son expérience du projet d’écrire, un peu comme une initiation. Au retour d’une promenade lui vient l’idée : « Une sorte de conversion littéraire », l’idée d’entrer en littérature, d’entrer en écriture (…) un peu comme une sorte d’illumination. » Dans ce texte tardif, Roland Barthes se dévoile sans fausse pudeur, il invoque ses inspirateurs, Proust et Flaubert avant tout, dans une mise en perspective, véritable déclaration d’amour à la littérature, où se déploie tout le génie barthésien. La pensée passe ici par le corps du comédien, la littérature devient théâtre et c’est un pur instant de bonheur.

Au Train Bleu à 11h05 jusqu’au 23 juillet

L.A.

Le syndrome d’Ulysse 

Tel que le définit la psychiatrie, le syndrome d’Ulysse, aussi appelé syndrome de réadaptation, est un trouble psychologique qui touche les personnes ayant migré vers un autre pays en quête d’une vie meilleure, mais qui rencontrent des difficultés d’adaptation. C’est sous un autre angle qu’est abordée ici l’histoire du héros d’Homère. Peut-on imaginer Ulysse heureux ? Serge Barbuscia s’empare de la célèbre formule de Camus à propos de Sisyphe pour naviguer à travers les récifs et les récits qui emportent le personnage d’Homère vers son destin. « À la fin de cette phrase, la pluie va tomber. À la lisière de la pluie, une voile. […] La bruine se tend comme les cordes d’une harpe. Un homme aux yeux brouillés se saisit de la pluie et fait vibrer le premier vers de l’Odyssée » Sur scène, un narrateur aux allures de griot africain installe le climat poético-ludique dans lequel baigne le spectacle. Le syndrome d’Ulysse embarque ainsi une troupe de saltimbanques dans une sorte de cabaret musical et théâtral autour d’une relecture de l’Odyssée. On y découvre un monde parfois hostile, avec ses rudes lois policières et administratives, où d’autres dieux ont créé visas et passeports, internet, l’intelligence artificielle et ses impasses kafkaïennes qui laissent ce migrant d’Ulysse, soumis aux aléas de ses utopies, parfois brisé sur un rivage inconnu. Dans cet univers un peu foutraque où quelques caisses en bois figurent le principal élément du décor, vestiges de quelque naufrage, les cinq comédien.nes nous livrent un récit émaillé de chants et de musique – très jolie partition de Jérémy Bourges – qui fait la part belle à l’humain. Il y a un peu de Brecht et de Beckett dans ce spectacle qui nous touche souvent en plein cœur.

A 15h15 au Théâtre du Balcon jusqu’au 25 juillet.

L.A.

Photo : L’affaire Petiot – ©Frédérique Toulet

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