Du 8 novembre au 29 mars 2026, le Carré d’Art à Nîmes met à l’honneur deux artistes venus d’Amérique latine : Vivian Suter et Felipe Romero Beltran. Deux expositions parallèles, Disco et Bravo comme le fleuve, qui ouvrent un dialogue entre nature et migration, entre création instinctive et regard documentaire.
Disco et Bravo comme le fleuve. Ces deux titres d’expo automnale riment quelque peu avec latino. Après le Brésil, Carré d’art se met à l’heure sud-américaine puisque Vivian Suter, née en Argentine vers le milieu du siècle dernier, travaille dans son atelier guatémaltèque et que le photographe Romero Beltran nous vient de Colombie.
Pourtant c’est à Hélène Audiffren, commissaire pour Disco et Vivian Suter que l’on a envie de dire bravo ! Le choix de cette artiste, qui recourt à la toile libre dans tous ses états, rappelle, en effet, les débuts de Supports-Surfaces dont elle est quasiment la contemporaine. Cette familiarité esthétique devrait séduire un public plus large, du moins pour ceux qui habitent le sud de la France où le mouvement a fini par s’imposer. Il est donc et de surcroît tout à fait à sa place à Nîmes où l’on aime la couleur, la luxuriance, le foisonnement que l’on retrouve dans son folklore et ses fêtes. Sauf que Vivian Suter est une femme et, comme telle, s’émancipe des règles imposées par l’esthétique masculine. Qu’elle habite en pleine nature amazonienne de sorte que l’on retrouve dans ses installations la profusion qu’elle côtoie dans la jungle. Qu’elle ne se soumet pas à des diktats conceptuels ou mathématiques, mais explore sa propre voie : celle d’une fécondité perpétuellement renouvelée. Et surtout qu’elle expose sciemment ses toiles aux agressions du vent ou intempéries, à la terre et à la boue, aux pattes de son chien (le fameux Disco, premier assistant de l’artiste), aux brindilles et insectes, bref à tout ce que normalement un artiste soigneux exclut de son champ d’action. L’œuvre devient ainsi quelque peu hybride et inclut son environnement de création. J’y ajouterai, transgression suprême : elle laisse le lieu qui l’accueille gérer, s’il le souhaite, l’intégration de ses œuvres dans son espace ou dans son architecture. Celles-ci peuvent être suspendues, accumulées le long des murs, quitte à se chevaucher, étendues sur le sol, à feuilleter à l’instar d’une garde-robe, pénétrables enfin. Les œuvres sont de grands formats ce qui implique une relation physique. Elles sont toutes différentes et témoignent de la richesse du réel dont elles émanent. Sans doute y ressent-on un peu de l’esprit maya qui hante encore le territoire où vit l’artiste, à proximité de volcans et d’un lac. La créativité de Vivian Suter est inépuisable et toujours en éruption. Des œuvres de sa maman Elisabeth Wild seront également exposées.
F. Romero Beltran s’exprime par la photo que l’on dit documentaire. Un peu aussi par la vidéo puisqu’il présentera El cruce, en cinq situations. Tout tourne autour du Rio Bravo, fleuve et frontière entre Mexique et États-Unis. On y croise d’innombrables migrants dont le photographe fait des portraits, réalistes, mais pas complaisants. Dans le même ordre d’idées, nous découvrons les intérieurs austères, focalisés sur des objets du quotidien, indispensables à la survie. L’attente est, en effet, l’un des thèmes de cette série, d’autant que l’artiste lui-même est toujours à l’affut du sujet qui l’inspire : une attitude, une scène de solidarité, un regard suffisent à suggérer bien plus. La vie s’organise autour du fleuve, ce dernier présentant divers états, parfois très contrastés. Il incarne cette réalité à laquelle bon nombre d’individus se trouvent confrontés, sauf qu’au réel géographique se mêle le politique et les décisions humaines. F. Romero Beltran photographie aussi des paysages, devenus terre d’accueil temporaire pour les migrants, sorte de seuil de la terre promise que certains n’atteindront jamais. Carré d’art s’ouvre à cette cause migratoire qui nous renvoie à nos valeurs, nos exclusions, nos privilèges…
BTN
Plus d’infos : carreartmusee.com
Photo : Vivian Suter, Disco, Palais de Tokyo, Paris, 12.06 – 07.09.2025 (curator: François Piron). Photo: Aurélien Mole.