Comment résister au charme immédiat qui opère face à un tableau de Rosario Heins, qu’il s’agisse d’un(e) acrylique ou d’un dessin sur papier bambou ? Les deux figurent le plus souvent des scènes de plage, familiales ou entre amis, et plus si affinités, telle sa reprise du Déjeuner sur l’herbe. Le bonheur, c’est simple comme des corps en liberté, en bord de mer, avec un tant soit peu de sable, un peu comme un paradis sur la terre. L’idée de honte ou de perversion semble étrangère à ces personnages que le cadrage pictural isole et met en valeur, voire en vedette.
L’artiste colombienne est avide de couleurs franches, celles qui plaisent en particulier aux enfants. Ce n’est pas par hasard si elle peint des bouées, des ballons et autres seaux en plastique qui leur sont destinés. À y regarder de près, les personnages, représentés avec une précision quasi photographique, émergent d’un fond plus ou moins flottant qui tend vers le blanchâtre et, sur les dessins, se confond avec le support de papier. Ainsi ce sont des images du bonheur, que peint Rosario Heins et non la réalité brute dont pourtant elle s’inspire. Elle aime les saisir en plein mouvement, jouant avec les vagues, ou nonchalamment abandonnés au droit à la paresse dont parle le philosophe. Tel est le décor de rêve qu’elle nous offre comme pour montrer qu’un monde meilleur existe à l’intérieur de celui-ci et ainsi nous inviter à nous déconnecter des malheurs ambiants. Mais ne nous y fions pas totalement.
Ce paradis n’est qu’apparence car le visiteur sait qu’il ne quitte le bruit et la fureur du monde que pour quelques moments de contemplation (celui qui veut prolonger ces moments peut toujours chercher à acquérir l’œuvre). En fait, les personnages s’ignorent, chacun jouissant de son territoire temporaire… Les vendeurs d’objets multicolores rappellent qu’il existe un autre monde, celui des travailleurs, de l’ombre, pourrais-je dire par antiphrase, et dont l’activité consiste à pousser les privilégiés à la plus ordinaire consommation. Chassez le réel, il revient au galop de l’économie. Ces vendeurs disparaissent sous le volume de leur marchandise. Ils n’ont qu’une fonction passagère, aucune identité propre. Autant dire qu’ils n’existent pas. La critique, politique et sociale, affleure ainsi dans les tableaux de Rosario Heins dont je ne suis pas loin de penser qu’ils désignent sciemment l’ailleurs tandis que la maison brûle. Il faut les regarder pour le plaisir du rêve et la lucidité de l’éveillé.
BTN
Plus d’infos : mauguio-carnon.com
Photo : Rosario Heins












