Adapté de Mémoire de fille, le récit autobiographique publié en 2016 dans lequel Annie Ernaux affronte les souvenirs de sa « première fois », ce spectacle est une création théâtrale de Veronika Bachfischer, Sarah Kohm et Elisa Leroy, mise en scène par Sarah Kohm. Présenté au Domaine d’O, à Montpellier, il propose un tissage constant entre les expériences passées et la manière dont elles sont relues aujourd’hui. Sur scène, Suzanne de Baecque incarne à la fois la voix d’Annie Ernaux et celle d’Annie D., cette jeune fille de 17 ans à l’été 1958. Deux voix qui se mêlent, se heurtent et s’interrogent dès les premières minutes : « Est-ce qu’elle est moi ? Suis-je elle ? »
Suzanne de Baecque porte ces voix multiples avec une justesse saisissante. Elle laisse tour à tour affleurer la jeune femme encore naïve, marquée par une expérience qu’elle ne comprend pas encore, puis la grande écrivaine qui, cinquante ans plus tard, revient sur cette mémoire traumatique. Et enfin, l’actrice elle-même, qui livre son propre récit de première fois, en 2012, apportant un troisième regard : celui d’une génération contemporaine, consciente des enjeux du consentement mais encore en prise avec la violence sociale qui entoure la sexualité des femmes.
Le spectacle articule ainsi trois récits pour interroger la même expérience : où commence la violence ? Où se situe le désir ? Et comment se construit – ou s’empêche – le désir féminin ? Au cœur du récit, Annie D. découvre la sexualité dans une colonie de vacances, où un moniteur plus âgé, H., profite clairement de son jeune âge et de son inexpérience. Persuadée de vivre une histoire d’amour, la jeune Annie ne désire plus qu’une chose : être désirée. Les illusions se fissurent et le choc de cette expérience s’imprime dans le corps : menstruations perturbées, troubles alimentaires… Autant de signes que la jeune fille tait, mais que la femme écrivain relit avec lucidité, acceptant que cette adolescente traumatisée fait pleinement partie d’elle.
Cette mise en scène met aussi au centre la question du corps féminin, de son exposition et du regard social qu’il suscite. Suzanne de Baecque raconte la liberté qu’elle ressent sur scène – « je pourrais me mettre nue », « je me sens une bombe » – face aux complexes et à la vulnérabilité qu’elle éprouve dans l’espace public. Elle accuse même le regard du spectateur, qui voit d’abord une femme, puis une jeune femme, avant de voir une comédienne. Son propos frappe par sa franchise : « Quand j’apparais sur scène, c’est toujours en tant que femme. »
C’est dans cette confrontation entre mémoire, identité et regard social que la pièce trouve son intensité. Et lorsque résonne la phrase finale – « Elle est moi. Je suis elle. » – elle agit moins comme une réponse que comme un apaisement : celui d’une femme qui reconnaît enfin la jeune fille qu’elle a été, et qui reprend possession de son propre récit.
Le spectacle rappelle avec force que « ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, mais ce qu’on fait de ce qui arrive ». Non pour minimiser la violence subie, mais pour montrer comment une vie peut se réécrire à partir d’un traumatisme longtemps tu. Les voix off finales amplifient ce mouvement : une polyphonie de femmes reprenant le pouvoir, affirmant que « la honte doit changer de camp ».
Plusieurs années après #MeToo, Mémoire de fille rappelle qu’il reste encore du chemin. Et qu’un récit intime, lorsqu’il se déploie sur scène avec une telle intelligence, peut devenir un discours collectif, urgent, nécessaire.
EG
Plus d’infos : domainedo.fr
Photo : Mémoire de fille © Marie Clauzade