La revue universitaire et niçoise Nu(e) consacre son 87ᵉ numéro (à retrouver ici) en grande partie au gardois Jacques Clauzel, peintre, graveur et photographe reconnu (cf. Musée Paul Valéry). Il s’agit en l’occurrence de faire connaître sa production poétique, laquelle commence à s’étoffer considérablement. L’hommage démarre sur un long entretien où l’on récapitule les différentes phases de sa vie et de son œuvre, plus particulièrement son rapport originel à l’écriture, et comment lui prend le désir d’écrire. Il explique son intérêt pour le fragment et son choix de simplicité, l’éloignant de tout intellectualisme et visant à susciter le questionnement, la participation active du lecteur. Suit une étude approfondie, par Benoît Lecoq (ancien directeur de la bibliothèque de Carré d’art et doyen de l’IGB), qui aborde plus précisément les thèmes de prédilection de l’intéressé, l’importance pour lui des rencontres, la volonté d’humilité, de retenue, de dépouillement, caractéristique de son tempérament, toutes disciplines confondues. Enfin, vingt textes nous donnent un aperçu du type d’écriture privilégié par Clauzel, accessible à tous et attentif aux détails qui rythment la pensée au quotidien. Qu’ils émanent de l’expérience de la nature ou des préoccupations d’ordre intime et existentiel. Une série de peintures parachève cet hommage. Dans le même numéro, le montpelliérain James Sacré et une lettre de l’incontournable Jean Joubert, dont le nom est familier des habitués de Maison de la Poésie.
En parallèle, Jacques Clauzel a fait paraître, aux Editions FDDJC, deux nouveaux recueils de Fragments, terme qu’il préfère à poèmes, trop présomptueux. Le premier (La pointe ivre des cyprès) est divisé en trois parties. La première privilégie les sensations à portée générale : « Derrière le bleu du ciel/le noir de l’espace ». On flirte avec l’aphorisme : « A focaliser ton regard sur la lune/tu ne vois plus les étoiles ». La deuxième traite de la nature morte et des Vivants bouquets secs qui nous font méditer sur le temps qui passe et la puissance consolatrice de l’art : « bouquet de fleurs pétrifiées/un air d’immortalité ». La troisième est hantée par le déclin et la mort (Espérais-tu vivre encore ?) lesquels suscitent le fameux questionnement : « Cesserions-nous d’en avoir peur/la mort survivrait-elle ? ». Questionnement qui ne se cache point puisque le point d’interrogation est le seul signe présent dans chaque livre. Les derniers textes mettent en exergue, non sans ironie, le thème de la guerre, preuve que le poète ne vit pas dans sa tour d’ivoire : « A ceux qui demanderaient/ « comment va la guerre ? »/le sage répondrait/ » bien comme toujours ».
Le second recueil, Si tu aimes ce qui brandille, toujours des fragments, donne une idée assez précise du style poétique de Clauzel : tout d’abord, ses textes se dégustent plutôt qu’ils ne se lisent, c’est l’intérêt des formes courtes, phrases simples et nominales. La présence humaine en est quasiment proscrite : le poète est attentif au monde, auquel nos activités trépidantes ne prêtent guère attention : une limace qui perçoit la présence du merle et c’est la tragédie de la condition du vivant qui est résumée en quelques lignes. Les sensations sont perçues, tout comme des états de grâce, par un « Tu » grâce auquel le poète s’adresse à lui-même, mais aussi aux autres. Car il n’est jamais solitaire, grâce à ses lecteurs potentiels. Ainsi, tout souvenir, toute pensée, tout déplacement devient-il prétexte à une évocation fugitive qui prend l’allure d’une vérité générale, d’un aphorisme ou d’une sensation figée, ce que Rimbaud appelait un vertige fixée, quelque chose qui fait signe ou, comme le dit le titre, « brandille ». C’est cet aspect fugace qui justifie l’emploi libre de la forme courte. La forme adaptée au fond. Ce dernier fait la part belle aux quatre éléments, mais aussi à l’alternance de l’ombre et de la lumière, de la nuit et du jour, chaque matin s’ouvrant sur un nouveau poème et chaque nuit sur une pensée, d’insomniaque. Il s’agit toujours de petites choses : un coquelicot que l’on arrache, un fruit que l’on ramasse, un oiseau qui plane et traverse le champ visuel, la présence toujours magique d’un nuage, un feu qui surgit des garrigues, la foudre qui sévit… un geste, un événement passager…
C’est tout l’art du poète que de savoir les saisir et les formuler avec cette simplicité qui touche à l’essentiel, au fondement même de la Création. Pour ce faire, il dispose des mots, qu’il dispose justement « en un certain ordre assemblés » sur la page. Quelques–uns suffisent pour que la fête commence : « La mer/Tu la contemples/Dans une flaque d’eau. ». Chez Clauzel, le spectacle est bref, mais intense. Une correspondance entre les sens (« Ces sereines effluves. qui s’harmonisent avec/Le scintillement des étoiles »), un soupçon d’anthropomorphisme (« l’ombre fugace/serait-elle amoureuse/du soleil ? »), un frémissement (« Si tu aimes ce qui brandille/regarde//ce qui paraît immobile//bouge imperceptiblement ») suffisent à solliciter le verbe. Vers la fin du recueil, le questionnement des êtres et des choses se fait existentiel. La vieillesse, la mort et même l’au-delà prennent le relais : « Avant la mort/une vie/après la mort/une vie ? ».
Entre les deux, l’attente, le temps et l’espace, entre les étoiles et le frôlement du papillon, la brume qui estompe et les furtives lucioles. Et c’est bien suffisant pour remplir sinon une vie, du moins son équivalent dans les mots : un recueil de fragments, lieu de passage et de signes, autant d’épiphanies sémantiques, sans connotations religieuses, mais manifestation du sens que nous fournit le monde à foison. Il n’y a qu’à le cueillir. C’est l’apanage d’un recueil.
BTN
Photo : Jacques Clauzel