Ancienne conservatrice au château de Versailles, Juliette Trey a pris la direction du musée Fabre en mai 2025. Séduite depuis longtemps par la singularité de cette institution fondée sur l’esprit de collection, elle souhaite aujourd’hui en écrire un nouveau chapitre. Expositions grand public, partenariats prestigieux, réflexion sur le rôle du musée dans la société : sa feuille de route s’annonce dense, avec en ligne de mire un vaste projet d’extension prévu jusqu’en 2029 et la célébration du bicentenaire du musée.
Pouvez-vous revenir sur votre parcours avant votre arrivée au musée Fabre ?
En tant que conservatrice du patrimoine de la fonction publique d’État, j’ai d’abord exercé dans de grands établissements publics du ministère de la Culture notamment au château de Versailles et au musée du Louvre. Et, à partir de 2019, j’ai travaillé à l’Institut National d’Histoire de l’Art où j’ai supervisé des projets de recherche en histoire de l’art. Parallèlement, j’ai assuré le commissariat d’une dizaine d’expositions en France – au Louvre, à Versailles, au musée d’Arts de Nantes, au domaine de madame Élisabeth dans les Yvelines – mais aussi à l’étranger en Pologne, ou en collaboration avec des musées étrangers, comme le Nationalmuseum de Stockholm ou le Getty Center de Los Angeles. En 2017, j’ai aussi assuré le commissariat de l’exposition inaugurale du Louvre Abu Dhabi.
Comment avez-vous découvert le musée Fabre et qu’est-ce qui en constitue, selon vous, l’identité ?
Je connaissais depuis longtemps le musée Fabre pour la richesse de ses collections et la qualité de sa programmation. Mais j’en ai véritablement découvert les espaces il y a un peu plus de dix ans, et ce fut un coup de cœur. J’ai été éblouie par la mise en espace des collections et impressionnée par l’architecture du musée, et l’admirable rénovation de 2007.
Le musée Fabre a une vraie personnalité et c’est ce qui me touche. Mon parcours m’a souvent conduite à travailler autour de figures de collectionneurs et de donateurs, une dimension très présente dans l’histoire du musée. Contrairement à d’autres institutions, dont les collections sont souvent issues de dépôts de l’État, Fabre est d’abord un musée de collections privées. Il porte d’ailleurs le nom de son premier donateur, ce qui lui confère une identité singulière. Cette première donation a créé une dynamique : on perçoit chez les collectionneurs suivants l’envie de contribuer à cette œuvre collective. En visitant le musée, on entre dans l’intimité de ces choix personnels, on découvre une collection unique, qui n’existe nulle part ailleurs. La collection Fabre notamment, est unique pour le néoclassicisme, aucun musée ne peut se vanter d’avoir une collection aussi forte. La collection de Bruyas aussi, avec des œuvres de Courbet, Delacroix… Chaque fois, c’est une identité liée à un donateur qui agit comme une clé d’entrée pour le public, qui peut ainsi imaginer les goûts, le regard de celui qui a constitué cette collection.
L’architecture du musée est aussi l’un de ses grands atouts. Dès la façade, on ne peut qu’être séduit. Le parcours de visite alterne entre de grandes salles et des espaces plus intimes. Cette architecture, à la fois discrète et très présente, est totalement au service des collections. À l’avenir, je souhaite valoriser l’histoire architecturale du musée, notamment en ouvrant les cours au public.
Quels sont les grands axes du projet que vous souhaitez mener pour le musée ?
Le projet que je souhaite porter repose sur plusieurs axes. Le premier concerne la programmation des expositions temporaires, avec deux grands enjeux : d’une part, faire rayonner le musée et renforcer son attractivité à l’échelle locale, nationale et internationale ; d’autre part, renouveler les publics. Les expositions d’été sont clés dans cette stratégie : elles coïncident avec la saison touristique tout en continuant à toucher le public local à la rentrée. Nous proposerons aussi, été comme hiver, des projets capables de capter des visiteurs qui ne viennent pas habituellement au musée. Je pense, par exemple, à l’exposition prévue pour l’été 2026 sur Pierre Paulin et le design, qui devrait séduire un public plus jeune, ou à des expositions thématiques comme celle autour de la couleur rose.
Ces expositions soulèveront aussi des enjeux de société. Un musée ne doit pas être réservé aux historiens de l’art. Il doit offrir à chacun des clés pour comprendre le monde dans lequel il vit. Des sujets comme l’évolution de l’hygiène, de la médecine ou la symbolique du rose résonnent avec nos préoccupations contemporaines, même s’ils s’appuient sur l’histoire. Aujourd’hui, les musées doivent s’interroger sur leur rôle, sur la pertinence de leur discours : non pas pour adopter une posture didactique, mais pour élargir le champ de curiosité du visiteur. Nous poursuivons aussi nos actions à destination des publics du champ social et médico-social. Le second grand axe de travail concerne le projet d’extension du musée.
Pouvez-vous nous parler plus précisément du projet d’extension ?
Ce chantier d’extension nous mobilisera jusqu’en 2029. Il permettra la création de nouveaux espaces pour redéployer les collections d’art moderne et contemporain, repenser le parcours des collections permanentes, et accueillir une nouvelle salle d’expositions temporaires, plus vaste que l’actuelle. Cet agrandissement est devenu indispensable : depuis 2007, les collections se sont enrichies, et faute de place, de nombreuses œuvres restent invisibles. Le projet prévoit également une réorganisation de l’accueil, avec des accès différenciés pour les groupes et les visiteurs individuels. Le musée restera ouvert tout au long des travaux.
Comment envisagez-vous les grandes expositions à venir et les partenariats avec d’autres institutions ?
Pour renforcer le rayonnement du musée, il est essentiel de pouvoir s’appuyer sur de grands partenaires culturels. Nous avons ainsi signé un accord-cadre avec le musée du Louvre, qui nous accompagnera sur plusieurs projets majeurs : l’exposition de l’été 2027 sur l’influence des antiquités orientales dans la culture artistique, savante et populaire, mais aussi une exposition autour de Delacroix et de la modernité prévue pour 2030. Le Louvre pourrait également nous accorder des prêts exceptionnels dans le cadre de sa fermeture temporaire liée au projet Nouvelle Renaissance.
En 2029, nous collaborerons avec le musée d’Orsay sur une exposition consacrée à l’hygiène et à la médecine au XIXe siècle, un sujet en résonance avec l’histoire de Montpellier et des œuvres de Bazille, qui a été étudiant en médecine. Pour l’exposition sur Pierre Paulin, nous espérons formaliser un partenariat avec le Mobilier national, l’un des principaux prêteurs. Nous préparons aussi une collaboration avec le Van Gogh Museum d’Amsterdam pour l’exposition « Van Gogh et Gauguin » de 2028.
Enfin, un partenariat exceptionnel avec le musée Guimet nous accompagnera sur quatre ans. Il nous offrira l’opportunité d’ouvrir le musée Fabre à d’autres aires culturelles : la Chine, les mondes indiens, le Japon, puis les mondes himalayens.
Le musée Fabre a une longue histoire d’acquisitions et de donations. Comment comptez-vous poursuivre ce travail ?
Je souhaite évidemment poursuivre cette dynamique d’acquisition. Néanmoins, compte tenu des contraintes d’espace dans le musée et dans ses réserves, il faudra faire des choix. Je privilégierai des acquisitions moins nombreuses, mais plus significatives, pensées pour intégrer le parcours permanent. Cela a déjà été le cas par le passé : certaines œuvres ont permis de renouveler en profondeur les accrochages. Je veux que les prochaines acquisitions soient marquantes et qu’elles contribuent à faire évoluer le parcours des collections permanentes.
Vous préparez également une exposition conjointe avec le MO.CO. autour de l’école des Beaux-Arts de Montpellier. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Du 31 janvier au 3 mai 2026, une exposition conjointe se tiendra à la fois au MO.CO. et au musée Fabre. Elle portera sur l’École des Beaux-Arts de Montpellier, dont les premiers locaux se situaient dans les espaces actuels du musée. L’école a occupé ces lieux jusqu’au milieu du XXe siècle, avant de déménager. C’est d’ailleurs là que Colette et Pierre Soulages se rencontrent, dans les ateliers de pratique de la Cour Vien. Au musée Fabre, nous explorerons notamment la manière dont les artistes se sont approprié les œuvres de la collection. Nous mettrons aussi en lumière les espaces porteurs de mémoire, comme l’atrium Richier, ancienne cour de l’école. Cette histoire, c’est aussi celle du musée.
Le musée Fabre est aussi un lieu de recherche. Comment cela se traduit-il concrètement aujourd’hui ?
Nous annonçons nos projets d’exposition très en amont, car je souhaite qu’ils s’appuient sur de véritables programmes de recherche. Il est important de rappeler que le musée Fabre est déjà un lieu actif en matière de recherche, aussi bien en sciences humaines qu’en sciences dites exactes. On y mène des études sur les publics, sur l’histoire de l’art, mais aussi des projets scientifiques de pointe.
Actuellement, nous collaborons avec le CNRS et l’Université sur une recherche encore peu connue : l’influence du climat sur les panneaux de bois, support de nombreuses peintures, sensibles aux variations de température et d’humidité. Nous avons installé une station météo sur le toit du musée, ainsi que des capteurs dans les salles pour mesurer les écarts liés, notamment, à la fréquentation. Ces données sont croisées avec les mouvements du bois, filmés en temps réel grâce à un système de caméras. On peut découvrir ce projet dans les salles consacrées à la peinture flamande. Il doit nous permettre d’anticiper les effets du climat sur les œuvres, dans une logique de conservation préventive. Sur ce terrain, le musée Fabre est vraiment novateur — et il entend le rester.
Recueilli par Eva Gosselin
Photo : Juliette Trey – © Tom Paillard-Boyer Montpellier Ville et Métropole