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Avignon | Sélection Off 2025. Chronique 3

17 Juil 2025 | L'Art-vues a vu, Spectacles vivants, Théâtre

En attendant le grand soir

Il sera prouvé que dans ce festival d’Avignon, si certains continuent d’attendre Godot, d’autres attendent le grand soir comme le nommaient jadis les prophètes révolutionnaires. Et puisqu’il tarde à venir, qu’il semble avoir disparu de tout horizon, ils n’hésitent pas à le convoquer et à le mettre en scène. On peut dire en effet que c’est tous les soirs le grand soir sous le chapiteau de la compagnie nîmoise Doux Supplice à Villeneuve en scènes. Joli nom d’une troupe qui nous fait succomber à la promesse de grands bonds en avant ou en arrière et de lendemains qui dansent. Car En attendant le grand soir est un spectacle à voir et à danser, une invitation à regarder des circassiens, six acrobates et deux danseurs, s’élancer sur la piste et dans les airs, à vibrer à leurs portés audacieux qui soulignent l’importance de l’autre, solidaire et présent pour vous recevoir dans ses bras ou à bout de bras, vous aider à rebondir ailleurs sous l’œil aussi vigilant que bienveillant de chacun. Le public salue par ses « Oooohh… » et ses applaudissements les prouesses physiques qui triomphent de la chute toujours possible et grande pourvoyeuse d’émotions. On rit de bon cœur aussi, comme au cirque, des drôleries d’un DJ déjanté, clown contemporain malhabile en apparence mais drôlement doué lui aussi pour les glissades, les roulades et autres voltiges improbables. Vient le moment de l’invitation collective, après quelques pas de latino, de tango, de valse et de lindy-hop, quand le public se mêle aux artistes pour faire d’En attendant le grand soir une ode au bal qui efface la frontière entre la danse et le cirque, nous rappelant salutairement au sens de la fête et au goût des autres.

Villeneuve en scène jusqu’au 20 juillet à 22h

Luis Armengol

La sœur de Jésus Christ

Maria en a sa claque. Déterminée, elle s’empare dans le buffet de la cuisine du pistolet Smith & Wesson 9mm légué par un vieil oncle d’Amérique, quitte la maison l’arme à la main, marche jusqu’au village. Direction le domicile d’Angelo le Couillon, l’homme qui l’a violentée la veille . Pour le buter et trucider en même temps des siècles de patriarcat. « Western moderne à l’écriture cinématographique et sensorielle », comme il est dit dans la présentation, La sœur de Jésus-Christ est avant tout une fable moderne sur les violences faites aux femmes. La révolte de l’une d’elles va déclencher la prise de conscience collective de tout un village, que les pouces soient dressés ou baissés selon le camp qu’on s’est choisi. Nous sommes dans les Pouilles en Italie où l’auteur, Oscar de Summa, situe l’action, territoire de traditions ancestrales avec ce que cela recouvre d’archaïsmes et de non-dits. On dirait le Sud, eh oui, mais cela pourrait aussi bien se passer ailleurs,  dans d’autres pays, d’où l’universalité du personnage de Maria superbement interprété par Felix Vannoorenberghe. Accompagné, escorté devrait-on dire, par la musicienne Florence Sauveur (violoncelle, accordéon et clavier), le comédien belge de la Cie Belle de nuit joue tous les rôles, ébouriffant de talent dans son engagement physique. Son monologue échevelé ressemble à un travelling de cinéma, un long plan séquence qui suit Maria sur une sorte de chemin de croix où on croise à chaque station l’ensemble des témoins de cette histoire. Ils sont figurés par des vêtements posés sur des cintres que le comédien-narrateur accroche successivement sur une penderie qui barre la scène, brillante idée du metteur en scène Georges Lini. On y trouve la famille de Maria, bien sûr, cette jeune fille au visage de madone surnommée la sœur de Jésus-Christ parce que son frère en interprète le rôle lors des défilés religieux, mais aussi les voisins qui y vont de leurs commentaires sur la jeune fille, pour ou contre, la vieille instit, l’amoureux transi et sa bande de motards qui escortent l’Antigone des Pouilles, sans oublier les gendarmes qui font acte de présence. Toute une foule et une galerie de portraits où se mêlent ceux qui veulent la dissuader et ceux qui l’encouragent à aller jusqu’au bout. La pièce prend alors l’allure d’un western avec vendetta finale, touchant par ses accents lyriques à la tragédie classique.  De ce tragique qui émane parfois des fait-divers qu’on lit dans les journaux, car chaque jour apporte son lot de féminicides qui montrent que le chemin est encore long pour changer les mentalités et arrêter le massacre. Un moment de pur théâtre qui bouleverse le cœur et l’esprit.

Au théâtre des Doms jusqu’au 26 juillet à 16h15

L.A.

 

Objectif burnout

Sur scène, un grand échalas charmeur – Grégory Corre plus vrai que nature dans ce rôle d’animateur vedette – qui présente d’ordinaire le jeu populaire télévisé « Gagner plus ». Il s’apprête à recevoir et interviewer, histoire de se donner un peu de vernis culturel, la philosophe Hannah Arendt connue, entre autres, pour ses travaux sur le totalitarisme, la banalité du mal et la crise de la culture. Le présentateur n’a jamais lu aucun de ses bouquins bien sûr, et sa philosophie lui est totalement étrangère, autant que ses propos auxquels il ne comprend visiblement rien. Grandeur et misère de la télévision faiseuse de rois où l’infotainment a depuis longtemps gagné la partie sur l’information dite sérieuse. Autant dire que l’émission dérape vite et que la philosophe a vite fait de claquer la porte, abandonnant à son sort l’amuseur public. Changement de décor, on se retrouve dans le jeu télévisé en question, divertissement qui valorise les performances et les techniques de management ultra-libérales, on croirait même entendre quelques refrains ministériels d’actualité, il faut travailler plus, si je veux je peux, etc. Deux candidats s’affrontent mais c’est la championne Chantal qui va gagner le cadeau-mystère, en l’occurrence un voyage dans la Lune à bord d’une navette spatiale. Dit comme ça, le spectacle a l’air un peu foutraque mais c’est parce qu’il l’est, comme une émission qui partirait en live sous nos yeux pour le rire et le meilleur. Le propos de la compagnie Contrechamp reste parfaitement lisible : confronter le spectateur à un tourbillon de situations qui dénoncent à la fois la tyrannie de la performance ainsi que la perversité d’un système dont le burnout semble l’horizon normalisé. Et cela sans didactisme lourdingue, juste ce qu’il faut de dérision et de moments poétiques, car le spectacle n’en manque pas, pour toucher l’esprit et le cœur du public. A ce jeu où l’absurde côtoie la réflexion, les comédiens sont tous excellents ainsi que les deux musiciens qui rythment les séquences.

Manufacture Patinoire jusqu’au 22 juillet à 18h25

L.A.

Photo : En attendant le grand soir à Villeneuve en Scènes

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