En attendant Godot
La plus connue des pièces de Beckett, En attendant Godot, a été écrite à une époque où l’auteur déclarait ne rien connaître du théâtre. On sait ce qu’il en fut. Sur le plateau quasiment nu du théâtre des Halles, avec un arbre décharné pour seul décor, Estragon retrouve Vladimir et Denis Lavant son compère Jacques Bonnafé. Ils seront rejoints un peu plus tard par Jean-François Lapalus et Aurélien Recoing, qui campent Pozzo et Lucky, pour former un quatuor de luxe endossant les hardes de clochards célestes jetés là, en attente de salut. En effet, Estragon et Vladimir, deux vagabonds en chapeau melon, attendent Godot, sorte de sauveur mystérieux qui n’est jamais là quand on a besoin de lui, un peu comme Dieu en somme, sans qu’aucun des deux hommes sache très bien de quoi ils doivent être sauvés. De leur condition misérable, de la répétition des jours, de leur ennui, de leur quête d’âme, de leur besoin d’amour, de leur aspiration à une vie qui ait du sens ou bien encore d’un danger qui les menace de manière imminente ? Un peu de tout ça peut-être, de ce peut-être, May Be, que Beckett revendiquait comme l’essence même de son théâtre ici baigné d’absurde. Ne reste d’autre issue que d’attendre avec eux, pendant plus de deux heures d’un théâtre charnel dépouillé de tous ses oripeaux, de suivre une action qui n’en est pas une, d’écouter les mots de Beckett qui se flairent les uns les autres comme on reniflerait une vieille godasse de loqueteux, s’empoignent comme on lutterait pour se frayer un chemin, celui du sens par exemple. Misère et splendeur d’un spectacle époustouflant de talent, celui de Lavant et Bonnafé qui nous offrent ce petit bijou serti par l’orfèvre et metteur en scène Jacques Osinski.
Théâtre des Halles du 5 au 26 juillet à 21h
Luis Armengol
L’art d’avoir toujours raison
« Méthode simple, rapide et infaillible pour remporter une élection », tel est le sous-titre aussi provocateur qu’intriguant d’un spectacle drôlement intelligent autant qu’intelligemment drôle qui cartonne dans le Off avignonnais et on s’en réjouit. Sur scène, deux scientifiques issus d’un imaginaire Groupe Interdisciplinaire de Recherche pour l’Accession aux Fonctions Électorales (la G.I.R.A.F.E.) prétendent avoir trouvé une méthode infaillible pour remporter n’importe quelle élection. Et voilà, en un coup de Powerpoint, les spectateurs transformés en autant de candidats assistant à une formation destinée à leur transmettre les outils nécessaires pour réussir une campagne. Comment avoir le programme le plus séduisant, comment discréditer ses concurrents, comment s’exprimer quand on n’a rien à dire et, surtout, comment avoir toujours raison même quand on a tort ? Ça paraît des plus simples quand on écoute Sébastien Valignat et Adeline Benamara, parfaitement convaincants dans leur costume de spin doctors experts en cynisme manipulatoire, déballer leur méthodologie en s’appuyant sur les exemples de grandes personnalités politiques contemporaines. Car ce qui fait l’intérêt et la force, parfois la farce, de ce spectacle c’est qu’il repose sur des études scientifiques avérées, matériau essentiel du processus d’écriture, la compagnie Cassandre menant en effet un travail de recherche artistique en lien avec les sciences sociales, la politique et l’actualité. Cette dramaturgie du Powerpoint n’exclut jamais l’humour et l’on sort à la fois instruit et amusé de ce spectacle à mettre entre toutes les oreilles en ces temps d’intelligence artificielle et de deep fake. Dans ce contexte en effet, L’art d’avoir toujours raison est incontestablement un véritable cours d’autodéfense intellectuelle.
Le 11, du 5 au 24 juillet à 17h35
L.A.
Paradoxal
Ce spectacle ressemble à un rêve éveillé, il en explore en tout cas les subtils et complexes compartiments, interrogeant la relation entre fiction et réalité. C’est en tout cas la démarche revendiquée par la compagnie le Cri de l’Armoire engagée dans une esthétique de l’étrange mettant en scène des personnages aux prises avec une dissociation qui les rend spectateurs de leurs propres troubles. Paradoxal, du nom de la période du sommeil où se forment les rêves, nous plonge ainsi dans l’univers onirique d’une jeune journaliste insomniaque embarquée dans un programme médical destiné à des rêveurs lucides, ces personnes conscientes d’être dans un rêve jusqu’à réussir parfois à en prendre le contrôle et en organiser les principales séquences. L’inconscient est structuré comme un langage, disait Lacan, et c’est ce langage que décrypte le spectacle écrit et joué par Marien Tillet, tour à tour patient et psy, cobaye et deus ex-machina maîtrisant avec humour et brio, à l’aide de quelques bouteilles d’eau déplacées sur une table, tous les rouages d’un processus qui nous entraîne dans les méandres du rêve et de la représentation jusqu’aux rives du fantastique. Mais après tout, le théâtre est-il autre chose qu’un rêve éveillé ?
Le 11 du 5 au 24 juillet à 14h
L.A.
Ma foudre
La foudre, Olive l’a prise en plein cœur le jour où elle a croisé le chemin de Simon, ostéopathe venu la délivrer d’un mal étrange qui la clouait au lit, la faisant renoncer à toute vie sociale, malgré l’appui de sa famille proche, son frère et sa sœur. Toute la vie de la jeune femme va alors s’organiser autour de cet homme, par ailleurs chasseur d’orages à temps perdu, clin d’œil appuyé aux coups de foudre. Eperdument amoureuse, elle finit par le harceler avec ses messages, ses cadeaux et ses visites inopinées sur son lieu de travail ou son domicile où il vit avec femme et enfant. Cet amour fou la rend simplement dingue d’autant plus qu’il n’est pas partagé par celui qui en est à la fois le dépositaire et la victime. Olive s’enferme dans un délire érotomaniaque qui l’amène peu à peu à un internement en établissement psychiatrique. Avec six comédiens et un musicien sur scène, ce dernier exprimant à voix haute les pensées refoulées des protagonistes, ajout opportun à la théâtralité du spectacle, Ma foudre expose quasi cliniquement les étapes d’une psychose obsessionnelle dont on suit les développements avec autant de fascination que d’empathie pour les personnages qui en subissent les effets destructeurs.
Le 11 du 5 au 24 juillet à 19h40
L.A.
Photo : En attendant Godot, au théâtre des Halles. © Pierre Grosbois