En invitant l’une des artistes françaises les plus en vue sur le plan international, le Mrac montre une fois encore à quel point il ne suffit pas d’être installé dans une grande ville pour se révéler des plus affutés. D’autant que Sophie Calle a passé son enfance dans le Gard, à quelques encablures de l’Hérault, et qu’ainsi le choix d’une carte blanche n’a rien d’arbitraire ni d’opportuniste. Au demeurant, son œuvre qui s’enracine dans les années 70, répond parfaitement à l’évolution des activités artistiques telle que nous la connaissons depuis six décennies.
D’abord, parce qu’elle s’appuie sur l’image photographique et que celle-ci a pris un essor considérable dans le domaine de l’art contemporain. Ensuite, parce que cette image est accompagnée, dans l’œuvre de Sophie Calle, d’un texte littéraire, marquant ainsi la porosité entre deux activités censées être distinctes.
Ainsi l’activité artistique s’ouvre-t-elle à l’univers du langage, ce dernier se déroulant dans le temps alors que l’image se déploie dans l’espace. Enfin, parce que l’artiste a rapproché l’intime et le vécu de l’art comme moyen de communication universel, même s’il ne faut pas oublier la distanciation qui crée une ambiguïté entre le réel et son interprétation, l’authentique et la fiction. Le texte associé à l’image oriente une signification, mais ne la fixe pas, l’artiste étant de toute façon la première à interpréter. On sait qu’elle travaille par séries et même par sous-séries (c’est le cas pour Êtes-vous triste ?, titre de l’exposition, qui fait partie des Autobiographies, plus précisément La visite médicale.). En fait, chacune de celles-ci est inspirée d’un événement qui a touché l’artiste (une rupture sentimentale pour Douleur exquise) ou d’une rencontre qui l’a marquée, à l’occasion de ses pérégrinations et voyages : à Istanbul, par exemple, où l’artiste interroge La dernière image, vue par des personnes atteintes de cécité subite. Ou dans le film Voir la mer, où elle enregistre la réaction de ceux qui la découvrent pour la première fois. Parfois, le voyage est induit par l’événement (au Pôle Nord, où sa mère rêvait d’aller, afin d’enterrer bijoux et souvenirs maternels).
Au demeurant, les images, chez Sophie Calle, n’entérinent pas forcément le passé. Une visite à une voyante le prouve, qui l’incite à se rendre d’abord à Berck, puis à Lourdes (Où et quand ?), où l’attendent des rencontres de lieux, ou de personnes. On peut parler de hasard objectif. La rencontre est évidemment essentielle pour cette artiste qui s’est fait connaître en filant les gens dans la rue ou en invitant des inconnus à dormir chez elle. La rencontre aussi avec un impondérable, comme cette unique phrase retenue d’un long interrogatoire médical (Êtes-vous triste ?). Ou avec ces titres de Série Noire qui s’accordent parfaitement avec un nombre exact de projets. Ou encore avec la disparition, qui arrache les êtres chers, telle la mère, que l’artiste filme in extremis (Pas pu saisir la Mort).
À cela, il faut ajouter que Sophie Calle sait l’art d’installer ses œuvres de manière à la fois sobre et spectaculaire, sans refuser la provocation : en s’appropriant les photos des détectives privées qui l’avaient filée. C’est à beaucoup d’émotions en tous genres que l’on s’expose en visitant cette exposition du Mrac. De la tristesse à l’humour en passant par la surprise et la douleur. Mais une émotion qui n’est pas orchestrée à l’intention des foules friandes. Une émotion distillée. Passée au crible de l’art.
BTN
Plus d’infos : mrac.laregion.fr
Photo : Sophie Calle, « Où et quand ? Lourdes », 2005-2008 © Sophie Calle / ADAGP, Paris 2025. Courtesy Perrotin. Photo : Jean-Baptiste Mondino.