Les livres de René Pons, on aime ou l’on déteste, il ne fait pas dans la nuance et son lecteur non plus. On aime si l’on accepte de le suivre dans sa recherche désespérée d’une once de vérité, dans la haute conception qu’il se fait du devoir d’écriture et dans son courage à toute épreuve à saisir le taureau par les cornes de la mort. Il se fait en effet l’émule d’un Montaigne, réaliste et lucide, lequel écrivait : « Le but de notre carrière, c’est la mort… Le remède du vulgaire c’est de n’y penser pas ». On le déteste si l’on attend de la littérature qu’elle propose un simple divertissement, l’expression d’une certaine maestria, des histoires comme on en trouve dans tous les commissariats, autant dire de l’esbroufe à succès.
En fait, le nouveau livre de René Pons est composé, telle une rhapsodie, de fragments (« plus vivace que l’achèvement ») d’une pensée qui exerce sa liberté et trouve sa plénitude dans le passage à l’acte d’écriture. René Pons s’adonne à une expérience, intérieure, des limites de la vie, cette période ultime, peu traitée par les écrivains qui leur préfèrent les enthousiasmes de la jeunesse et les vicissitudes de la maturité. L’échéance, fatale, joue telle une figure algébrique toujours relancée et qui offre un repère, une assise, en quelque sorte un refuge à celui qui écrit : « la caverne dans laquelle tu peux te réfugier ».
Expérience aussi des limites d’une écriture qui s’inquiète de ne point trouver d’échos parmi les lecteurs de plus en plus rares de livres exigeants, tel que le siècle passé nous en a offerts à foison. L’éternité, est comme une bouteille à mer qui promet à ceux qui la croiseront maintes (chères) rasades. La tonalité est dans l’ensemble sombre (« cette usine à fabriquer la mort qu’est mon écriture »). Or c’est dans le noir que se manifeste au mieux la lumière. Et c’est dans les mines chtoniennes que l’on extrait les pépites. Et puis, il existe de multiples raisons existentielles de ne pas céder au désespoir : les souvenirs heureux de l’enfance, « l’admirable amplitude de la musique », l’amour de la nature (« connivence avec la totalité »), et celui du prochain (« dont je sens le poids d’injustices qu’il doit porter… », telle passion amoureuse qui marque à vie, une « insatiable curiosité » et l’espérance, certes ténue, de ne pas être tout à fait oublié. La conscience fugitive aussi que la vie « n’a pas été aussi misérable que (je) l’imagine ». Les lectures confraternelles évidemment, L’Odyssée, Don Quichotte, Bartleby… Au demeurant, Pons quitte souvent son sujet de prédilection afin de donner son avis sur la condition féminine, les gadgets à la mode, les génies qui sont aussi des salauds, les dégâts de la foi, l’intolérance, l’avenir de la planète bien malmenée…
Mais le fil conducteur, c’est la mort à venir. Un Blanchot aurait qualifié son discours de ressassement éternel. Celui d’un « derviche… sans fin modulant les mêmes messages ». La question de L’éternité se pose comme un incontournable. Elle force à la lucidité : « Je me sens comme un fossile, le rescapé d’une autre époque formé par d’autres règles que celles qui règnent aujourd’hui ». Dans ces conditions, on pardonnera à l’auteur ses excès de généralisation (« Que la vulgarité partout répandue, y compris dans les milieux dits culturels… »), dans son sincère souci d’en énumérer quelques-unes. Laissons lui, au contraire, énoncer les mots, précis, de la fin (de ce texte, s’entend) : « L’image vient de me venir, soudaine, d’un homme assis sur la plage et qui, pendant des heures, regarderait couler entre ses doigts le sable qu’il ramasse mécaniquement, en écoutant le rythme du ressac. Mes grains de sable à moi, ce sont les mots dont je fais des petits tas quotidiens… ». Mise en abyme du livre et de ce que l’on perçoit de la démarche de son auteur, celui que l’on découvre en ce livre et qu’il ne faut pas confondre avec la personne qu’il est par ailleurs dans la vie sociale. Évidence qui n’entre pas toujours dans la plupart des têtes que l’on dit pensantes et que rappelle le scripteur, au détour d’une page.
BTN
Ed. Le Réalgar, à paraître le 9 avril.