Étant donné que Montpellier est depuis ses origines une ville renommée pour ses affinités avec les connaissances et expérimentations scientifiques (que l’on pense à Rabelais pratiquant la dissection) ; que les relations entre art et sciences ne sont plus à démontrer (il suffit de penser à Léonard de Vinci ou à l’humanisme en général) ; que l’art s’alimente en permanence des activités qui lui sont périphériques (au premier rang desquelles se trouve précisément la science) ; que l’évolution scientifique actuelle est une source à la fois d’angoisse (on pense à la science-fiction) et d’espoir pour certains, sentiments qui trouvent des résonances dans la production de très nombreux artistes contemporains ; que l’hybride, depuis Frankenstein, et ses déclinaisons, est devenu la figure-phare de bien des créateurs de notre époque… On ne s’étonnera pas de voir le MO.CO. célébrer les noces (encore de l’hybridité) entre « Art & Science », les deux partageant la même fascination pour l’inconnu.
L’exposition Éprouver l’inconnu, au MO.CO., sollicite une trentaine d’artistes et présente une centaine d’œuvres qui relèvent des diverses relations qu’entretiennent les deux disciplines : artistes de formation scientifique, artistes collaborant avec eux, artistes férus de cette matière ondoyante et diverse, et cherchant au fond une vérité temporaire. Ils s’étalent de Bernard Palissy (à qui le dramaturge Victorien Sardou, présent aussi dans cette expo, a consacré une pièce), pionnier renaissant de la céramique émaillée (laquelle a actuellement le vent en poupe), à de jeunes artistes telle Mary Maggic, qui nous incite à pirater des hormones dans son Lab d’œstrogènes. Ou l’Américain Cooper Jacoby qui, dans ses Etates, imagine des voix privées de bouches aux interphones à caméra sphérique, en communication avec les limbes. En passant par des noms célèbres tels celui du coréen Nam June Paik, inventeur de l’art vidéo, de robots télévisuels et portraitiste original d’Olympe de Gouges. Ou du japonais Tetsumi Kudo qui a mis jadis des lambeaux charnels d’Ionesco en cage. On retrouve également l’incessante exploratrice du corps, de préférence féminin, dans ses rapports au monde, que demeure Kiki Smith, l’une des papesses d’Avignon. Ou encore, plus récemment, le franco-marocain Hicham Berrada, artiste-laborantin qui use de produits chimiques pour engendrer de formes en constante évolution. Il y a aussi le Suisse HR Giger, Berdaguer & Péjus, Roy Köhnke (et ses nouvelles espèces), pour ne citer que les plus connus, brassant les générations, les modes d’expression et les matériaux.
À la Panacée, deux artistes ont droit à une intervention monographique. La Yougoslave Ivana Bašić, pour une exploration de la métamorphose et une vingtaine d’œuvres rassemblées sous le titre de Metempsychosis. Le néo-sétois Pierre Unal-Brunet, pour un Prodrome en cinq chapitres, annonçant comme il se doit, en ces périodes d’inquiétude écologiques, de sensibles bouleversements. Les sculptures de la jeune serbe Ivana Bašić ne correspondent pas aux critères de beauté recherchés par le grand public qui ne jure que par la perfection antique, renaissante ou néo-classique. La guerre, l’épuration ethnique, les traumatismes liés aux viols et féminicides sont passés par là. Les corps sont malmenés, torturés, amputés, mais dans une démarche qui considère la transformation comme une solution positive. Les œuvres sont le plus souvent hybrides. L’humain est associé à l’insecte géant. Les matériaux sont divers avec une primauté accordée à l’albâtre, ce qui donne à la fois une sensation de froideur, un renvoi à la peau et une inscription dans la tradition – combinée à l’acier, plus moderne. L’engendrement est constamment suggéré, car il relève de cette idée de métamorphose (comme remède à la fuite chez Ovide) salutaire au devenir humain. Véritable pivot de l’expo, une scuplture s’inspirant de la tradition chrétienne et mariale où des marteaux pneumatiques pulvérisent le cœur de la vierge tandis que l’on entend la respiration haletant de l’artiste. Il s’agit de rappeler la proximité étymologique du souffle et de l’esprit. Les sculptures d’Ivana Bašić sont dérangeantes, d’autant qu’elles sont à taille humaine. Mais l’art n’est pas fait que pour éblouir.
L’intervention de Pierre Unal-Brunet, assortie d’un poème de son cru en fond sonore, se veut une déambulation dans les espaces qu’il s’est approprié, aux couleurs et ambiance de plus en plus asphyxiantes. Des couleurs de plus en plus intenses. L’artiste veut ainsi rappeler le sort des poissons en voie d’asphyxie. Il réalise des sculptures hybrides à partir de ses cueillettes maritimes combinées à des rebuts artificiels d’une grande variété de forme et de disposition dans l’espace ou sur le mur. Comme il greffe ses volumes, il colle sur ses peintures. Sa démarche est écologique, mais l’artiste ne se contente pas de dénoncer, il crée ou recrée et cette recréation nous guide vers la recherche d’antidote ou de régénération. Elle avertit, mais cherche des solutions.
BTN
Plus d’infos :moco.art
Photo : Roy Konkhe, au MO.CO.