Les Éditions Marcel Le Poney nous ont habitués à des ouvrages soignés, superbement et généreusement illustrés d’œuvres majeures, reproduisant des entretiens inédits avec des artistes attachants tels que Paul-Armand Gette, Mark Brusse ou Jean Le Gac, des écrivains aussi pointus que Michel Butor ou Georges Perros, des théoriciens à l’instar d’Alain Jouffroy, des personnalités inclassables aussi originales que Louis Pons ou Jean-Luc Parant… Le sétois d’adoption Pierre Tilman (vu au Mrac de Sérignan), lequel se définit lui-même comme « poètartiste », ferait plutôt partie de cette catégorie et c’est tout l’art de Kristell Loquet, elle aussi néo-sétoise, que de lui avoir permis, par des questions ciblées, d’expliciter sa démarche.
Cette dernière consiste à vouer sa vie aux mots, mais avant tout pour leurs propriétés plastiques : « Je fais des choses avec les mots… ma poésie s’appelle aussi dessin, couleurs, peinture, montage et assemblage de formes, d’objets, de figurines, d’images ». Le résultat visuel, ce sont ces « îles flottantes » abondamment commentées dans le livre, ce petit peuple bâton ou ces Corps tatoués de mots, séries grâce auxquelles le poète s’est fait reconnaître comme plasticien. Au fil des confidences, se dessine un parcours fait de rejets (le roman, trop sous emprise : « TON DESTIN NE T’APPARTIENT PAS, TU TROUVES CA BIEN ? »), de décisions courageuses et paradoxales (« Je pense sincèrement que le succès est un véritable fléau, un véritable danger ») et de voies plus étroites mais qui vous laissent libres (la poésie : « me donne cette liberté de ne pas souscrire à des normes d’écriture »), de rencontres (le jazz et le blues, la musique en général : « J’ai le don de savoir faire de la trompette avec les mains », la beat génération) et de créations (La cuisine des mots, aux betteraves ou épinards), d’expériences décisives…(Les croisements géométriques comme sur une grille de scrabble, qu’évoque KL).
Les textes de Tilman ont quelque chose de solide (il se prénomme Pierre), ils sonnent tels des préceptes que chacun peut faire sien, ils ne cherchent pas l’effet littéraire : « Je n’ai jamais cherché à avoir ce que l’on appelle un style ». En revanche, ils sont bien ancrés dans la réalité matérielle : « J’ai eu envie de donner une vraie matière, une vraie épaisseur aux mots ».
En fait, ce qui fait la spécificité du poète, a fortiori du « poètartiste », c’est sa capacité perpétuelle à s’émerveiller à l’instar d’un enfant : « Nous les poètes, les artistes… nous gardons cette idée que c’est toujours la première fois, quoi que nous fassions » ou « Quand on va vers le non-sens, on rentre dans une magie ». Il ne s’agit pas pour lui d’en rajouter, il n’est que trop de mots galvaudés en notre monde. Celui de la fin est au contraire un appel au SILENCE. « Stopper le bavardage de la vie. ». Il faut bien mettre un terme, c’est dans la nature des choses, à un entretien qui pourrait devenir infini… : J’en ai marre de ce poème, a-t-il écrit en 2015…
Le mot que l’on retiendra pourtant c’est celui de dignité, « sujet ultime de l’art ». Quant aux grincheux : Laisser faire, Laisser dire, Laisser tomber… BTN
144 pages, Ed Marcel Le Poney, Collection dirigée par Kristell Loquet. Dans la même collection, Un trait c’est magique, Entretien avec Christian Lhopital.