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L’Art-vues a lu : « Habiter le silence » de Jacques Clauzel, par BTN

13 Fév 2026 | L'Art-vues a lu, Livres

Sur l’écran blanc de nos nuits blanches, certains se font du cinéma. Sur fond régulier d’insomnies récurrentes, Jacques Clauzel découpe, avec une précision d’orfèvre, ses grains perlés de poésie. C’est sa façon à lui d’Habiter le silence, car chacun sait que le silence bruit.

Sans tambour ni trompette, sans pognon et sans caméra, simplement avec des mots qu’on lui arrache, au silence, et qui sont comme la récompense ou le solde de ces inévitables veilles, toujours recommencées. Ne restent que quelques mots, quand le matin venu pointe ses premières lueurs, à restituer. Il peut s’agir de vestiges du jour (Conserve du jour/quelques étincelles/pour illuminer/tes nuits », de sensations diverses (« Dans le rayon du soleil/cette goutte d’eau qui tremble/à la feuille suspendue »), de souvenirs (« Afrique aimée/Où tu n’iras plus),  et plus particulièrement liés à l’enfance, ce vert paradis (« enfant libre tu essayais tes jeux/grimpant aux arbres appelant tes amis… »), de pensées insistantes  (plusieurs poèmes sur le thème de l’ombre, ce double intangible qui « te suit/que tu ne vois pas »), de questions existentielles (« Si tu n’avais aimé regarder les nuages … quel être eus-tu été), ou des bienfaits de la poésie (« antidote à la douleur ressassée »).

Le style se veut simple, accessible à tous : « Ne cherche pas les mots/mais prends ceux qui se proposent ». Quelques images sans doute mais sans artifices, de celles que Eluard qualifiait d’évidentes : « lune ronde/œil du ciel… grand ouvert ». L’expérience est d’ordre intimiste certes. Le tutoiement est de rigueur, ce qui embarque, au sens pascalien,  littéralement le lecteur. Or tout être portant en soi la forme entière de l’humaine condition, elle accède à l’universel. L’absence de ponctuation, la suppression des majuscules en début de vers, concourt d’une part à l’émergence d’une authentique spontanéité qui émerge du néant, d’autre part à une totale liberté, laquelle rejaillit sur le lecteur et les prolongements qu’il peut fournir aux mots choisis par le poète.

L’écriture se déploie par fragments, par strophes peu nombreuses et courtes : « Le poème… te retient dans sa concision ». Vers la fin de cette première moitié du livre, l’idée d’une disparition prochaine se fait jour : « Tu entrevois ton départ ». Avec l’inquiétude d’« avoir laissé trace utile » et le regret de tous ces propos perdus, à communiquer en vain : « toutes les paroles dites/pour seulement parler ». On voit bien que, pour le poète, la poésie est d’une autre nature, se soutient d’une autre fonction et jouit de certains privilèges. Dont celui d’« apprivoiser la mort ». L’écriture du poème, ciselé comme un joyau, c’est comme graver des signes, pour l’éternité « dans le granit ».

La seconde partie semble s’articuler à la première autour de cette thématique obsédante. Son titre sonne comme une question implicite : Oui mais après. Tout en accentuant encore la concision, l’auteur insiste sur la prise de conscience qui équivaut à une acceptation : « Que tu flânes/ou que tu marches vite/chaque pas t’en rapproche », « viendront quand même les vers ». Toutefois, la présence du monde pérenne, que l’on est amené à rejoindre, sonne comme un apaisement.

C’est qu’il est un temps pour l’homme et un temps pour le monde, celui des pierres ou du renouvellement des saisons, voire du jour à venir : « recommencer à vivre », « vivre pour chaque jour/apprendre davantage ». Le poète est à l’affût des signes éphémères qui métaphorisent la condition humaine (l’orage, l’oiseau envolé, les traces de pas sur la neige, « l’éphémère rosée »…). La fin est une expérience individuelle dont chacun peut rendre compte avec ses mots propres. Il en est de même pour la poésie, qui possède « la force de la modestie » qui convient si bien à Jacques Clauzel, poète, photographe et peintre.

BTN

Habiter le silence, suivi de Oui mais après. Ed FDDJC

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