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Avignon | Sélection Off 2026. Chronique 2

17 Juil 2026 | Spectacles vivants

Le Off d’Avignon 2026 réunit plus de 1 500 spectacles du 3 au 26 juillet. Face à cette profusion, voici une sélection de pièces à découvrir cette année dans la cité des Papes.

Requin Velours

C’est la blague pourrie d’un mec qui rentre dans un bar et dit « c’est moi ! ». Et c’est pas lui. C’est comme ça que commence l’histoire de Roxane, elle rencontre un mec sur Tinder, et c’est pas lui. Et il la viole. Requin Velours, c’est l’histoire de l’après, d’une quête de réparation. « Ce sera impudique, car la honte a sauté » dit l’autrice Gaëlle Axelbrun, nous voilà prévenus, elle écrit comme on se scarifie. Elle s’empare ici d’un sujet d’une gravité extrême sans jamais céder au pathos ni à la démonstration. Dès les premières minutes, trois jeunes femmes investissent le plateau transformé en ring. Elles sont là pour livrer combat : contre le violeur, bien sûr, mais aussi contre les institutions qui échouent à entendre et réparer la parole des victimes. Cette lutte, portée par une énergie brute, se déploie dans une écriture qui mêle autobiographie, fiction et témoignages, refusant le documentaire pour mieux atteindre une vérité sensible. Roxane, soutenue par Joy et Kenza, les « Loubardes », tente de reprendre possession de son histoire, « qu’elle a trop racontée pour qu’elle soit encore sienne ». À trois voix, les récits se croisent, se corrigent, s’interrompent, se réinventent. Cette narration fragmentée traduit avec justesse le chaos de la mémoire et la difficulté à trouver les mots. Mais elle ouvre aussi un espace où le rêve, l’humour et la poésie deviennent des formes de résistance. La mise en scène navigue avec finesse entre réel et imaginaire. Les métamorphoses de Roxane, son fantasme de devenir requin, relèvent moins du fantastique que d’une reconquête symbolique de sa puissance. La fiction apparaît ici comme un possible chemin de réparation, là où la justice laisse un vide. Magnifiquement interprété par Mécistée Rhea, Cécil Mourier et Amandine Grousson, Requin Velours trouve un équilibre remarquable entre colère, tendresse et dérision. Les trois comédiennes donnent corps à une sororité vibrante qui fait de cette histoire de violence une histoire d’amour et d’amitié autant qu’un récit politique.

A 10h30 (départ de la navette à 10h du centre-ville) Train Bleu / Maif-Espace Etoile, jusqu’au 23 juillet.

Luis Armengol

Zadig

Adapter Zadig au théâtre est un pari audacieux que Gérard Gélas relève avec intelligence et conviction. Fidèle à l’esprit de Voltaire, cette mise en scène redonne toute sa modernité à ce conte philosophique du XVIIIᵉ siècle où les aventures d’un jeune homme sage deviennent le miroir des contradictions humaines. Au fil des épreuves traversées par Zadig, Voltaire interroge avec une ironie mordante la justice, le bonheur et la place du destin dans l’existence. Derrière les péripéties se dessine une critique acerbe de l’arbitraire du pouvoir, des fanatismes, des superstitions et de la déloyauté des hommes. Pourtant, l’œuvre ne sombre jamais dans le pessimisme, elle célèbre également l’amour, l’amitié et la sagesse comme autant de refuges face aux injustices du monde. Thomas Fitterer incarne un Zadig lumineux, porté par une fraîcheur et une sincérité qui rendent immédiatement attachant ce héros en quête de vérité. Sa prestation donne corps à un personnage dont les doutes et les espoirs résonnent avec ceux de la jeunesse d’aujourd’hui, restituant le ciselé de la langue voltairienne tout en rendant le propos accessible et vivant. Cette adaptation rappelle aussi combien les idéaux des Lumières demeurent d’une brûlante actualité. La tolérance, la raison et la liberté de pensée trouvent ici un écho particulier dans une époque traversée par les excès, les manipulations et les certitudes faciles.

A 14h50 au Chêne Noir jusqu’au 25 juillet

L.A.

À la Folie

« On me trouve bizarre parce que je ne fais pas de différence entre ma vie dehors et ma vie ici, je ne compartimente pas pour me protéger de la dureté de la psychiatrie, comme font les autres, ou comme ils disent qu’ils font, car ce ne sont peut-être que des mots ou des postures. » Ce sont les mots de Barnabé, aide-soignant, un personnage parmi la vingtaine de A la folie mis en scène par Caroline Loeb d’après le livre de Joy Sorman. Une polyphonie de voix qui s’efforce de ne jamais réduire la psychiatrie à un simple décor. Caroline Loeb relève le pari avec une mise en scène d’une grande sobriété : quelques chaises, une table et un distributeur suffisent à dessiner les contours mouvants d’une unité psychiatrique. Dans cet espace clos, hors du monde, la solitude devient le véritable paysage. Quatre comédiens incarnent une vingtaine de personnages : Caroline Loeb, Claire Nebout, Mourad Boudaoud et Gigi Ledron passent d’un patient à un soignant, d’un âge à un autre, d’une identité à une autre. Une démarche, une voix, un bonnet, un sweat bariolé ou une blouse blanche suffisent à faire surgir un être. Ce jeu de métamorphoses brouille les frontières et rappelle que chacun pourrait basculer de l’autre côté du miroir, dans cet univers sédaté où les gestes et les paroles sont ralentis, hébétés, usés autant que ceux qui soignent ou sont soignés. Mais À la folie refuse toute caricature, les patients ne sont jamais réduits à leur pathologie, leurs éclairs de lucidité, leur poésie, leur humour côtoient les doutes et les failles des soignants. Ce théâtre de l’humain, profondément empathique, ne cherche ni à expliquer ni à juger. Il tend simplement un miroir au spectateur et rappelle que la folie n’est peut-être qu’un autre nom de notre vulnérabilité commune.

A 14h25 Factory Roseau Teinturiers jusqu’au 25 juillet

L.A.

 

Thelma, Louise et nous

La sororité est le moteur de Thelma, Louise et nous joué au Théâtre des Halles par la compagnie Le Bleu d’Armand. Pas question ici pour autant de reproduire à l’identique le film culte de Ridley Scott (1991). Anna Pabst et Cyrielle Voguet en proposent une adaptation libre, intelligente et profondément contemporaine qui fait de l’œuvre originelle un point de départ plutôt qu’un modèle à copier. Sur un plateau presque nu, quatre sièges d’une voiture baptisée « Pégase » suffisent à convoquer la mythique Thunderbird décapotable vert amande de Geena Davis et Susan Sarandon. Le voyage, lui aussi, change de destination : exit le Grand Canyon, cap sur les gorges du Colorado, en Provence. Un déplacement géographique qui annonce d’emblée la couleur : cette traversée est avant tout celle de deux femmes d’aujourd’hui qui dialoguent avec les héroïnes du film, sans être d’ailleurs toujours d’accord avec leurs décisions. Tout en revisitant les scènes marquantes de Thelma et Louise, les deux comédiennes mêlent leurs propres récits à ceux des personnages. Elles racontent le film autant qu’elles se racontent elles-mêmes. Le spectacle interroge les violences physiques et psychologiques ordinaires contre les femmes, le masculinisme ambiant ainsi que les accusations de misandrie – inciter à la violence contre les hommes – qui avaient accompagné la sortie du film. Il pose une question essentielle : faut-il abandonner la violence aux hommes ou inventer d’autres formes de résistance ? Politique, ludique et poétique – on y danse et on y chante aussi – Thelma, Louise et nous embarque le public dans un road trip théâtral où l’humour côtoie l’émotion, où les stéréotypes sont joyeusement percutés au passage. Ce spectacle rappelle enfin que les combats féministes sont loin d’être achevés, comme le souligne l’appel final des deux héroïnes qui refusent le saut dans le vide clôturant le film : « Y’a du taf, les filles ! », pour signifier qu’il ne faut pas baisser les bras et livrer combat. On a envie de faire la route avec elles en disant : « Y’a du taf, les hommes ! ».

A 11 h au Théâtre des Halles jusqu’au 25 juillet

L.A.

Photo : Requin Velours, photo Christophe Raynaud de Lage

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